Le chêne aux 70 familles

Le chêne au 70 familles

Le chêne aux 70 familles

Je sens une légère hésitation en écrivant ceci. Généralement mes amis apprécient la discrétion avec laquelle je traite les informations qu’ils me confient. Je n’ai pas l’habitude de raconter les histoires des uns aux autres. Mon hésitation vient précisément de là.

Il m’arrive de passer certains weekends dans la région chez un ami proche. Il y a près de chez lui une grande prairie au milieu de laquelle un chêne solide et généreux a trouvé place il y a bien longtemps, on se demande comment. Nous allons souvent nous y promener, par tous les temps, car l’endroit est empreint de magie. Un banc y a même été installé il y a quelques années, pour inviter les promeneurs à profiter d’un moment de répit en cours de ballade.

Du moins, on pourrait le croire.

Mais mon ami Mathieu m’a expliqué comment ce banc est arrivé là. J’espère Mathieu, que tu ne m’en voudras pas si tu tombes sur ceci car tu te reconnaîtras évidemment. J’ai choisi de partager ton histoire car je la trouve vraiment inspirante et tu ne m’as jamais vraiment demandé de la garder sécrète ! Tu me l’avais confiée parce que tu savais que je t’écouterais avec bienveillance et sans jugements. Nous partageons tous deux cette sensibilité qui nous ouvre parfois les ailes de la perception. Nous voyageons tous deux dans d’autres dimensions, des mondes différents de ceux que la raison tente d’imposer comme la seule réalité. Fort de cette confiance, tu m’avais raconté ceci. Tu m’excuseras si je trahis quelque peu la manière dont tu m’as fait part de ton aventure. En fait, je te laisse la parole car tes mots valent mieux que les miens.

« Je me souviens très bien du moment : c’était la fin du printemps 2008, précisément le 14 mai. Il avait fait très chaud pour la saison à cette période. Le thermomètre avait dépassé les 20° très souvent. C’est en fait un de ces mois qui avaient fait grimper le record national de chaleur.

Tu sais que si je te propose ces ballades c’est parce que je suis amoureux du coin et en particulier de la prairie au vieux chêne. J’adore me coucher sous son feuillage, dans l’herbe. L’endroit est tellement isolé qu’on n’entend pratiquement plus aucun bruit civilisé. Le bruissement du vent dans les feuilles et les oiseaux qui chantent créent une atmosphère vraiment paisible. Et grande est la force du chêne comme le savent ceux qui peuvent entrer en communion avec la nature.

Je m’étais donc allongé dans l’herbe. La chaleur de la journée, la paix du lieu et d’autres raisons sans doute avaient contribué à ce que je commence à m’assoupir. Je pensais être seul. Mais alors que j’allais vraiment m’endormir quelqu’un me salue.
« Bonjour » me dit une voix.
Je me redresse légèrement, je regarde devant et derrière. Je ne vois personne. Un peu perplexe je m’allonge à nouveau.
« Bonjour » répète la voix.
Cette fois je me redresse et je me tourne vers l’arbre en m’adressant à la voix :
« Bonjour mais pourquoi vous cachez vous derrière ce chêne pour me parler ? », dis-je.
La voix me répond, « Mais je ne me cache pas, je me tiens devant toi ! »

Cette fois je suis bien réveillé et dans cet état d’excitation particulier qui signe les expériences inhabituelles. Tu sais que ma curiosité m’a toujours poussé à regarder plus loin que la réalité ordinaire. Toi et moi, nous sommes souvent allés en forêt pour sentir la présence des arbres. Mais c’était bien la première fois qu’un chêne s’adressait à moi de manière si courtoise et articulée.
Partant de la conviction que tout est possible, je me ressaisis et je m’adresse donc au chêne :

« Eh bien … bonjour le chêne. Je peux continuer à te parler de la sorte ? Tu me comprends ? »
« Tout à fait me répond-il. Cela fait un moment que je t’observe. Tu te reposes souvent dans mon ombre et donc j’ai senti que toi aussi tu pourrais me comprendre. » me dit le chêne.
Touché que ce chêne majestueux me fasse confiance je lui réponds : « Je te remercie. Je suis amoureux du coin et je me sens tellement bien près de toi, couché sur le sol ! »
« J’en suis heureux mais je voudrais te demander de l’aide » me répond-il.
« De l’aide ? Comment serait-il possible pour moi de te venir en aide ? »

« Je t’explique, me dit le chêne. Tu vois mes grosses branches, j’en compte bien 70. Sur chacune des branches au printemps poussent des feuilles qui forment autant de familles dans ma couronne. Généralement tout se passe pour le mieux. Mais cette année… Je ne sais pas si c’est la chaleur mais je ne m’en sors pas. Chaque famille de feuilles se bagarre avec ses voisines. Les unes sont dans l’ombre des autres et les accusent de prendre toute la lumière. Les unes sont plus basses que les autres et accusent d’arrogance les feuilles des étages supérieurs.  Celles du centre veulent être en périphérie. Et en périphérie elles jalousent la protection dont jouissent les feuilles du centre. Certaines dépassent de la couronne et ne veulent plus rien avoir à faire avec les vulgaires feuilles de la masse. C’est la première fois que cela m’arrive. Donc je te demande de l’aide pour faire à nouveau régner la paix entre toutes mes familles de feuilles. »

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